Face à l’intensification des épisodes de sécheresse et à la pression croissante sur les ressources continentales, le dessalement de l’eau de mer suscite un intérêt renouvelé en France. Longtemps réservé aux régions arides du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord, il s’invite désormais dans les débats sur la gestion durable de l’eau et la résilience des territoires. Mais de quoi parle-t-on précisément, et à quel prix ? Tour d’horizon factuel d’une technologie aux promesses réelles et aux limites bien documentées.
Qu’est-ce que le dessalement : définitions et procédés
Le dessalement (ou désalinisation) désigne l’ensemble des procédés visant à extraire les sels dissous d’une eau de mer (salinité de 35 g/L en moyenne) ou d’une eau saumâtre (5 à 20 g/L) pour produire une eau douce conforme aux critères sanitaires de potabilité. On distingue deux grandes familles de procédés.
Les procédés thermiques reposent sur la vaporisation puis la condensation de l’eau. La distillation flash (MSF, multi-stage flash) et la distillation à effets multiples (MED) sont les plus répandues. Très énergivores (8 à 15 kWh/m3), elles sont surtout déployées dans les pays du Golfe où la chaleur fatale des centrales électriques peut être valorisée en cogénération.
Les procédés membranaires s’appuient sur l’osmose inverse (OI). Sous une pression mécanique élevée (55 à 70 bars), l’eau de mer est forcée à travers des membranes semi-perméables qui retiennent les ions et les micropolluants. L’osmose inverse représente aujourd’hui plus de 65 % de la capacité mondiale installée selon les données sectorielles de l’International Desalination Association (IDA). Sa consommation énergétique a été ramenée à 3 à 4 kWh par mètre cube produit grâce aux échangeurs de pression, contre 8 kWh dans les années 1990.
Une troisième famille, l’électrodialyse, est réservée aux eaux saumâtres de faible salinité (traitement des nappes phréatiques légèrement minéralisées) en raison de son coût prohibitif sur l’eau de mer.
Le procédé dominant : l’osmose inverse étape par étape
Une station de dessalement par osmose inverse suit une chaîne de traitement précise :
- Prise d’eau en mer : ouvrage côtier ou en puits filtrant (beach-well), qui limite la charge en matières en suspension.
- Prétraitement : coagulation, floculation, filtration sur sable ou membranes d’ultrafiltration pour protéger les membranes d’OI du colmatage.
- Pressurisation et passage membranaire : pompes haute pression couplées à des échangeurs rotatifs ou linéaires de récupération d’énergie (jusqu’à 97 % de récupération sur les installations récentes).
- Perméat (eau douce produite, 30 à 50 % du débit entrant) et concentrat (saumure rejetée en mer).
- Post-traitement : reminéralisation (chaux, CO2), désinfection au chlore ou aux UV.
- Distribution dans le réseau après contrôle des paramètres définis par l’arrêté du 11 janvier 2007 relatif aux limites et références de qualité des eaux destinées à la consommation humaine, consolidé depuis lors (Légifrance).
| Paramètre | Eau de mer brute | Perméat OI | Norme AEP (France) |
|---|---|---|---|
| Salinité (mg/L TDS) | 35 000 | 200-400 | < 1 000 |
| Chlorures (mg/L) | ~19 000 | 50-150 | < 250 |
| Conductivité (µS/cm) | ~55 000 | 300-600 | < 2 500 |
| Nitrates (mg/L) | variable | < 1 | < 50 |
Sources : arrêté du 11 janvier 2007 consolidé (Légifrance), ARS.
Quel coût réel pour l’eau dessalée ?
Le coût du dessalement est multifactoriel. Il dépend de la taille de l’installation, de la source d’énergie, de la salinité de l’eau traitée et du contexte géographique. Les grandes unités mondiales (Sorek en Israël, Ras Al Khair en Arabie Saoudite) descendent sous 0,50 euro par mètre cube grâce aux économies d’échelle et à des contrats énergétiques favorables.
En Europe et en France, le spectre est plus large :
- Petites installations insulaires (Porquerolles, îles Chausey, certaines communes d’outre-mer) : entre 1,20 et 2 euros par mètre cube, en raison des surcoûts logistiques et d’une consommation électrique souvent non renouvelable.
- Unités moyennes alimentées en partie par photovoltaïque ou éolien : 0,80 à 1,50 euro par mètre cube.
- Grandes unités continentales hypothétiques sur le littoral méditerranéen : projections de 0,60 à 1 euro par mètre cube dans des conditions optimales, selon les études prospectives de l’ADEME sur l’adaptation des territoires au changement climatique.
À titre de comparaison, le prix moyen de l’eau potable facturé en France s’établit autour de 2,10 euros par mètre cube (service public et assainissement confondus, chiffres Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement, Eaufrance 2023). Le coût de production brut des filières conventionnelles reste inférieur à 0,50 euro par mètre cube dans la plupart des cas. L’écart se réduit toutefois lorsque les captages sont éloignés ou que le traitement s’avère complexe (eau chargée en nitrates, pesticides).
La situation en France : un recours marginal mais réel
La France dispose d’un réseau de ressources superficielles et souterraines abondant à l’échelle nationale, ce qui a longtemps rendu le dessalement superflu. La pluviométrie annuelle (entre 600 et 2 000 mm selon les régions) et la densité du réseau hydrographique ont favorisé des filières conventionnelles peu coûteuses. Selon le BRGM, les eaux souterraines contribuent à environ un tiers de l’alimentation en eau potable du territoire métropolitain.
Plusieurs situations particulières ont cependant justifié des installations de dessalement :
- Les territoires ultra-marins : la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion et Mayotte exploitent des unités de dessalement pour compléter une ressource continentale souvent insuffisante ou vulnérable (étiages sévères, sécheresses récurrentes). Les ARS locales intègrent ces unités dans les plans de sécurisation de l’alimentation en eau potable.
- Les îles métropolitaines : Porquerolles (Var), Belle-Ile-en-Mer, les îles Chausey ou l’île de Sein recourent au dessalement pour leur approvisionnement estival, quand la demande touristique dépasse la capacité des captages locaux.
- Les études d’urgence : lors des sécheresses de 2022 et de l’été 2023 dans les Pyrénées-Orientales, des études de faisabilité ont été lancées par des collectivités littorales, avec l’appui méthodologique des agences de l’eau concernées.
Le Plan eau national présenté en mars 2023 (ministère de la Transition écologique) ne positionne pas le dessalement comme axe prioritaire. Il insiste sur la sobriété, la réduction des fuites (estimées à 20 % du volume mis en distribution selon Eaufrance) et le développement de la réutilisation des eaux usées traitées. Néanmoins, le plan ouvre explicitement la porte à des dérogations pour les territoires insulaires et les zones côtières en situation de déficit avéré.
Impacts environnementaux et cadre réglementaire
Le dessalement n’est pas exempt d’impacts sur les milieux aquatiques, et la réglementation française, adossée au droit européen, les encadre strictement.
La saumure est le principal enjeu. Rejetée en mer à une salinité de 65 à 70 g/L (soit le double de l’eau de mer), elle peut provoquer des hypersalinités locales défavorables à la faune benthique, notamment aux herbiers de posidonie (Posidonia oceanica), habitat protégé par la directive Habitats. Les études d’impact sur les masses d’eau sont imposées au titre de la directive-cadre sur l’eau (DCE, directive 2000/60/CE), transposée en droit français par la loi sur l’eau et les milieux aquatiques du 30 décembre 2006. Les rejets relèvent du régime des Installations, Ouvrages, Travaux et Aménagements (IOTA) soumis à autorisation ou déclaration auprès des DREAL, avec suivi par l’OFB.
La consommation énergétique est l’autre levier critique. Un mètre cube produit par osmose inverse consomme 3 à 4 kWh, soit 5 à 10 fois plus qu’une filière de traitement conventionnelle. L’alimentation par énergies renouvelables (solaire photovoltaïque, éolien) est systématiquement étudiée pour les nouvelles installations, et plusieurs projets pilotes en Méditerranée couplent dessalement et production photovoltaïque.
Les prises d’eau côtières peuvent par ailleurs capturer des organismes marins, un impact limité mais documenté par l’OFB lors des procédures d’autorisation.
Dessalement et stratégie de transition hydrique : quelle place dans le bouquet de solutions ?
Le dessalement s’inscrit dans un ensemble de solutions complémentaires pour sécuriser l’accès à l’eau. Il ne peut ni ne doit être envisagé comme une réponse autonome, mais comme un outil parmi d’autres dans une approche de transition et d’innovation dans la filière eau.
L’ADEME, dans ses travaux sur l’adaptation des territoires littoraux au changement climatique, rappelle la hiérarchie des options : sobriété et réduction des fuites d’abord, réutilisation des eaux usées traitées ensuite, stockage et interconnexion des réseaux en troisième lieu, et dessalement comme option de dernier recours pour les zones sans alternative viable. Les acteurs institutionnels et opérateurs de la filière convergent sur cette vision graduée, confirmée par les orientations des schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) publiés par les agences de l’eau.
Dans les régions méditerranéennes françaises, où le changement climatique se traduit par une baisse des précipitations printanières et un allongement des étiages estivaux (projections Météo-France et agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse), la question du dessalement est posée avec une acuité croissante. Des collectivités comme la Communauté d’agglomération du Pays de l’Or (Hérault) ont engagé des études de faisabilité. Aucune grande unité continentale n’est encore en service en France métropolitaine, mais le débat a franchi la porte des schémas directeurs d’alimentation en eau potable (SDAEP).
Le couplage avec la production d’hydrogène vert et le dessalement en période de surplus solaire constitue l’une des pistes explorées par la recherche publique (BRGM, CEA), qui pourrait améliorer sensiblement le bilan carbone de la filière d’ici 2035 et modifier l’équation économique dans les territoires côtiers exposés.